Une situation de crise comme source d’apprentissage

04.08.2021
Étudiante à la Haute école de travail social, Ilham Aitabbas a passé près de six mois au sein du Service de l’Action sociale de Caritas Genève, en pleine pandémie. Elle livre son témoignage sur cette expérience formatrice en situation d’urgence sociale.
Printemps 2020, au cours de mon entretien d’embauche pour intégrer en tant que stagiaire le Service de l’Action sociale de Caritas Genève, je réalise honteusement que je méconnais l’association dans laquelle je postule ; j’étais loin de m’imaginer la haute importance qu’aurait ce stage pour la construction de mon identité professionnelle.


Entrer dans l’action
En quelques mois de stage à Caritas, j’ai eu l’opportunité de vivre l’insouciance du répit qu’avait offert le ralentissement pandémique de l’été 2020, mais également la violente rétroaction de l’automne qui a suivi. Le service, métamorphosé en une caserne de pompiers, est ainsi devenu pour moi un terrain fertile à la compréhension de divers concepts jusqu’alors abstraits, mais aussi à l’acquisition de nouvelles compétences.

 

"J’ai alors eu la sensation
de faire partie de quelque chose
de grand, d’une oeuvre
aux répercussions vertueuses"



Face à l’ampleur de l’urgence et aux changements contextuels, je n’avais pas d’autre choix que de mettre de côté mes appréhensions afin de devenir plus autonome. Ainsi, j’ai appris de la meilleure des
manières : en entrant dans l’action. À partir de cet instant, j’ai eu l’impression que mon expérience se décuplait. Mes collègues se sont mis·es à compter sur moi. J’ai alors eu la sensation de faire partie de quelque chose de grand, d’une oeuvre aux répercussions vertueuses, car dépassant largement la simple aide individuelle.


Un lieu d’évolution professionnelle
J’avoue avoir eu la crainte que mon stage soit compromis à coups de mesures sanitaires. Malgré tout, Caritas a toujours tenu à privilégier ma formation en m’offrant un maximum de temps en présentiel. S’il est évident que les événements ne m’ont pas permis de jouir de certaines opportunités d’apprentissage, cette situation m’en aura finalement offert une quantité d’autres, essentielles. La capacité de l’institution à combler les failles étatiques m’a permis de comprendre l’importance de certains enjeux relationnels, économiques et migratoires dans la définition des stratégies à adopter.

Les associations genevoises privées ont pris une place primordiale dans la gestion de l’actuelle crise. Des problèmes sous-jacents ont fait surface ; des personnes en situation précaire ont sombré, et il faut reconnaître que Caritas et ses équipes ont fourni un travail titanesque pour limiter les effets de la crise.



"La bienveillance ambiante,
la transparence de l’organisation,
ainsi que la hiérarchie nuancée
de l’association ont créé
un contexte sain et enclin
à mon épanouissement professionnel"



Au-delà de leur activité sociale, les bureaux de l’association sont aussi de parfaits lieux d’évolution professionnelle. Pour preuve : plusieurs de mes collègues, désormais assistant·e·s sociaux·ales en poste à Caritas, ont été à ma place de stagiaire. Personnellement, forte d’une seule année d’études à la Haute école de travail social, ma formation pratique a démarré sous le signe de l’inexpérience.

Heureusement, j’ai été accompagnée par un excellent praticien formateur, Miguel Kessler, ainsi que par toute l’équipe du Service de l’Action sociale et du Service juridique. Tous et toutes se sont tenu·e·s à mon écoute et ont pris mon apprentissage à coeur. La bienveillance ambiante, la transparence de l’organisation, ainsi que la hiérarchie nuancée de l’association ont créé un contexte sain et enclin à mon épanouissement professionnel.


Un véritable « éveil »
Cette expérience a aussi drastiquement changé ma vision de la pauvreté à Genève. Je pense même pouvoir parler d’un véritable «éveil». En effet, avoir été témoin et actrice de la prise en charge de nouveaux·elles bénéficiaires et des décisions concernant ces dernier·ère·s a éclairé ma réflexion sur un pan de la société mal connu, car isolé. En plus d’avoir compris certains outils servant à pallier leurs problèmes, j’ai également pu cerner l’origine des injustices qui engendrent les manques des personnes dans le besoin.


 

"J’admire l’action que Caritas mène
sur le terrain, mais elle me semblerait
incomplète si elle n’était pas
accompagnée par la force
du travail de plaidoyer de l’association"



C’est également en cela que ma posture professionnelle a profondément changé ; j’admire l’action que Caritas mène sur le terrain, mais elle me semblerait incomplète si elle n’était pas accompagnée par la force du travail de plaidoyer de l’association. J’espère, dans ma future pratique, pouvoir appliquer cette même double action. Car il arrive que l’État commette des erreurs, mais il advient également qu’il ignore ou admet des situations inhumaines, sur la base de lois imparfaites, aux applications anticonstitutionnelles.

Les circonstances de mon expérience à Caritas m’ont permis de réaliser qu’en Suisse, les accords économiques primaient sur la vie d’individus, déjà destinés à vivre dans la précarité.  Ils'agit d’un système étatique ne donnant accès qu’à un minimum de moyens, s’assurant ainsi que les plus démuni·e·s aient assez pour éviter la rébellion, mais trop peu pour changer leur statut, et encore faut-il qu’ils et elles aient accès à l’aide sociale.

Parce qu’être Humain ne suffit visiblement pas ; il faut être un investissement potentiellement rentable. Une gestion finalement loin d’être égalitariste et qui ne se risquerait pas à brusquer le statu quo en comblant l’écart entre les classes sociales. Une manoeuvre servant à conserver la cohésion de la communauté ou, en d’autres termes, « L’intérêt du désintéressement » (Georg Simmel, 1914).


Texte : Ilham Aitabbas
Article paru dans Caritas.mag No 23, Avril 2021, p.14-15


Version PDF :